Notre parole
CHOIX DE TEXTES: HUMANITAIRE & SOCIÉTÉ
Le séisme survenu à Haiti en janvier 2010 a donné lieu à de la détresse d'une part et à un travail clinique et humanitaire conséquent, mais a également douloureusement mis en lumiere les limites de l'humanitaire et du discours soi-disant centré sur les droits de l'enfant en situation d'abandon. Ci-apres quelques prises de parole de Le monde est ailleurs, de ses amis et collaborateurs autour de cette question.Également un choix de textes de ces memes collaborateurs sur leurs actions humanitaires et sociales.

Photo LMEA : Tarmak de Port au Prince, 16 février 2010, Haïti
ACTION HUMANITAIRE A HAITI / ADOPTION HAITIENNE AU CANADA
Le CHU Sainte-Justine: établissement choisi pour accueillir les enfants
nouvellement adoptés en Haïti
Communiqué de Presse du CHU Sainte-Justine, Montreal, Québec, Canada
Le 17 février 2010
Montréal, mercredi 17 février 2010 - Suite au séisme survenu en Haïti le 12 janvier dernier, et à la demande des gouvernements provincial et fédéral, de nombreux enfants dont les nouveaux parents québécois étaient déjà en processus d’adoption actif, ont été examinés et pris en charge à la Clinique de santé internationale et d’adoption du CHU Sainte-Justine, dont l’expertise est reconnue internationalement.
L’équipe du Dr Jean-François Chicoine a reçu en un mois plus de 120 enfants haïtiens nouvellement adoptés. Hier, à la demande de Citoyenneté et Immigration Canada, du Ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, de l’Agence de Santé de Montréal et d’autres partenaires, l’équipe médiconursing faisait un aller retour sur Port-au-Prince afin de soigner et raccompagner vingt orphelins attendus à l’aéroport Pierre-Trudeau par leurs parents adoptifs.
Bilans et suivis médicaux
À leur bilan d’accueil à Sainte-Justine, environ la moitié des enfants de moins de cinq ans, issus de différents orphelinats et adoptés par des familles québécoises, souffraient de malnutrition, de cachexie et d’arrêt de croissance. Une majorité présentait des infections mineures, parfois plus importantes. Quelques-uns présentaient des blessures subies lors du séisme ou des piqûres d’insectes favorisées par leur séjour forcé à la belle étoile.
Les enfants, souvent plus âgés, accueillis au Québec par procédures d’adoption intrafamiliale, c'est-à-dire adoptés par des familles québécoises d’origine haïtienne ayant déjà un lien plus ou moins direct avec leur famille d’origine, étaient mieux préparés psychiquement à l’adoption. Certes, le choc d’avoir perdu un membre de leur famille dans cette catastrophe naturelle et le déménagement précipité participaient à leur stress intense, mais une majorité était relativement en bonne santé. Quelques-uns arrivaient même à formuler, en créole ou en français, que le tremblement de terre avait accéléré leur rencontre avec leurs parents par adoption.
Les enfants seront tous suivis à Sainte-Justine ou par un réseau concerté pour s’assurer de l’évolution de leur état de santé général (prise de poids, attachement, développement, etc.) et pour surveiller, plus encore que d’usage en adoption internationale, l’apparition de syndromes post-traumatiques : cauchemars, hypervigilance, phénomènes dissociatifs, réminiscences, etc. En plus des examens déjà réalisés à l’accueil et de la mise à jour du carnet de vaccination, un dépistage systématique de la tuberculose sera également fait dans trois mois.
Une expérience unique pour le Dr Jean-François Chicoine
Contrairement aux situations adoptives habituelles ou il se passe parfois quelques semaines entre la rencontre parents-enfant et l’examen médical, le Dr Chicoine a été confronté cette fois-ci à une nouvelle réalité.
« Les enfants que j’ai examinés souffraient d’anxiété sévère, ils étaient en état de choc, inconsolables ou catatoniques », raconte-t-il. « Plus encore qu’à l’habitude, j’ai fortement recommandé aux nouveaux parents de les entourer de leurs bras contenants et d’affection, d’éviter les fêtes de famille, de prendre en totalité leur congé parental d’un an afin de contrer les effets des blessures successives de leur trajectoire de vie et de solidifier l’attachement essentiel à leur développement.
Par ailleurs, il faut retenir que perdre sa maman demeure un traumatisme beaucoup plus important qu’un tremblement de terre. En adoption, c’est l’abandon qui est déterminant. L’enfant doit se construire à partir d’une perte. De son point de vue d’enfant, un tsunami ou un tremblement de terre a moins d’importance que les liens de confiance qu’il a entretenus avec une nourrice ou qu’il entretiendra avec ses parents. Il faut éviter que sa blessure se fasse fracture, traumatisme.
Retenir aussi qu’un enfant confié à l’adoption à l’âge de six ou neuf mois, comme cela se fait fréquemment à Haïti, aura souvent moins de séquelles et sera plus résilient que celui qu’on aura abandonné à la naissance, privé de stimuli sensoriels et de maternalité précoce. Au-delà de ce qui va suivre, voilà déjà de bonnes nouvelles pour les enfants du séisme et leurs familles du Québec et d’Haïti », a conclu le Dr Jean-François Chicoine.
L’équipe médicale
Sur terre, l’équipe médiconursing était composée du Dr Jean-François Chicoine, de M. Martin Chartrand, coordonnateur nursing, de Mme Thuy Van Lam, infirmière en santé internationale, de M. Denis Blais, infirmier en maladies infectieuses et de plusieurs autres coordonnateurs, infirmières, préposées à l’accueil, interprètes créoles et bénévoles. In the air, se sont ajouté à l’équipe, le Dr Michel Roy, pédiatre-urgentologue ainsi qu’Annick Lacoste et Catherine Desgens, infirmières d’urgence.
À propos du CHU Sainte-Justine
Le Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine est le plus grand centre mère-enfant au Canada et l’un des quatre plus importants centres pédiatriques en Amérique. Plus de 5 000 employés et médecins composent ses effectifs. Associé à l’Université de Montréal, le CHU Sainte-Justine est de loin le plus grand centre de formation en pédiatrie au Québec et un leader au Canada. Son centre de recherche regroupe 178 chercheurs et compte plus de 400 étudiants. Il exerce un leadership reconnu, particulièrement dans les domaines des maladies du cerveau, des maladies musculo-squelettiques et sciences du mouvement, des pathologies foeto-maternelles et néonatales,de la santé métabolique, des maladies virales, immunitaires et cancer et de l'avancement et du devenir en santé. En 2007, Le CHU Sainte-Justine a célébré son centenaire et a reçu le statut de « Hôpital promoteur de la santé » par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Il est également membre du grand réseau d’excellence en santé de l’Université de Montréal (RUIS)
À propos de l'adoption à Haiti ( octobre 2010)
Aucune adoption internationale ne devrait dorénavant etre réalisée à Haiti, du moins jusqu'à une stabilisation relative de l'organisation sociale dans le pays. Les enfants évacués en 2010 étaient en attente d'adoption au moment du tremblement de terre. Leurs dossiers étaient évalués par les autorités québecoises, canadiennes et haitiennes. Le matching avait eu lieu. Et l'attente, souvent bipartite dans le cas des enfants plus vieux, était d'autant plus intolérable. Les conditions actuelles du pays ne permettent plus de réaliser des adoptions sans envisager de trop fortes possibilités de trafic d'enfants. L'adoption n'est pas un acte caritatif. Adopter par charité est d'ailleurs porteur d'échec anticipé.
SOURCE
CHU Sainte-Justine
http://www.chu-sainte-justine.org
Pour informations :
Mélanie Dallaire, conseillère, relations média, CHU Sainte-Justine
Bureau (514) 345-7707 ou 4663
melanie.dallaire.hsj@ssss.gouv.qc.ca

Photo: CHU Sainte-Justine Adoption haitienne à la clinique de santé internationale, 2011
ENTREVUE
TAM-TAM: LES PLUS DE RADIO-CANADA INTERNATIONAL
Les défis des familles qui adoptent des enfants
Entrevue de Jean-François Chicoine : 16 avril 2010, 14h59
Quels sont les défis qui attendent les familles canadiennes qui ont recueilli des orphelins haïtiens après le séisme du 12 janvier ? Le docteur Jean-François Chicoine, pédiatre au Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine et spécialiste des enfants de l'adoption internationale, se penche sur la question.
Tam Tam - Les défis des familles qui adoptent des enfants : Cliquez ici
ÉCUEUILS DE HUMANITAIRE / ERRANCES DE L'ADOPTION HAITIENNE EN FRANCE
318 enfants d'Haïti pour Noël !
Par Pierre Lévy-Soussan, Psychiatre et psychanalyste, Paris, France
Et Sophie Marinopoulos, psychanalyste, Nantes, France
Avec leur amicale permission
Article paru dans Point de vue /Le monde.fr
Le 4 janvier 2011: une mère couvre de baisers une enfant en larme qui éloigne son visage d'elle, la mère sourit, presse à nouveau ses lèvres sur les joues mouillées, l'angoisse est visible sur le visage de l'enfant, saisi par les flashes des journalistes.
Superficiellement, une scène émouvante d'une mère adoptante avec une enfant "sauvée" du séisme, du choléra, de la mort. Plus profondément, une enfant incomprise dans sa détresse, dans ses émotions profondes. Une enfant exhibée, manipulée, montrée comme une preuve absolue des "bonnes intentions parentales".
Ces scènes sont semblables à celles que nous avons observées dix mois auparavant, lors de la précédentes "accélération" des procédures d'adoption en Haïti de 368 enfants, à l'aéroport d'Orly. Lors de cette première "livraison" d'enfants du 11 février, nous avions vu des enfants perdus, oscillant entre se taire en se plongeant dans une hypersomnie, des états de sidération, de prostration ; ou bien des enfants hurlant, marchant le regard perdu, n'attendant plus rien de ce monde adulte. La chronologie des troubles permettait d'évoquer une cause traumatique, liée au déplacement dans l'urgence des enfants.
L'histoire se répète
Aujourd'hui l'histoire se répète et risque de compromettre l'adoption pour trois raisons principales : La première est celle de l'urgence du déplacement sans vérification de la fiabilité du dossier médical, psychologique, social. La seconde est secondaire au profil des parents allant en Haïti qui présentent pour beaucoup un statut de célibataire (70 à 80%), de parents plus âgés ou dont le profil psychologique fragile a été refusé dans d'autres pays. La troisième raison est l'absence de cadre juridique fiable garantissant l'accord des parents de naissance pour son adoption (indispensable au regard des trafics d'enfants).
La France s'est déjà faite sévèrement critiquée par les pays partis à la Convention de la Haye lors d'une Commission spéciale en juin sur les adoptions accélérées d'enfants haïtiens, alors que le Bureau permanent de La Haye avait pris le soin de rappeler que "l'adoption internationale n'était pas une solution d'urgence". Le cabinet de M. Kouchner avait décidé de mieux réguler ces adoptions et de respecter les procédures légales, dans l'intérêt de l'enfant. L'exigence éthique choisie était la vérification des procédures afin qu'aucun enfant ne soit issue d'un trafic d'enfants, ou bien que son identité n'ait pas été falsifié comme c'est souvent le cas pour des pays n'ayant pas signé la convention de La Haye.
"Tous les dossiers de ces enfants sont dits sans faille et les procédures datent d'avant le séisme" annonce sans sourciller l'avocat des familles. Ce n'est pas l'avis de Terre des Hommes qui dès le 22 décembre dénonce notre empressement : "La majeure partie de ces enfants n'a pas eu de jugement d'adoption : ils ne peuvent légalement pas être adoptés… Leur situation familiale n'a pas été vérifiée par les autorités haïtiennes. Ces enfants ont peut-être encore leur famille et n'ont pas été préparés à quitter leur pays".
La réalité derrière ce "conte de Noël" est un nouveau scandale en matière d'adoption. Alors que la presse française titre "Les enfants haïtiens vont passer Noël en famille", terre des hommes, ONG présente à Haïti, titre "Un enfant pour Noël ?".
Un enfant a besoin de parent, pas de héros
Cette colonisation moderne que véhiculent nos comportements politiques en matière d'adoption, n'est pas tolérable. Pas tolérable de la part d'un pays qui a mis les droits des enfants au cœur de ses préoccupations, pas tolérable au nom de l'adoption qui n'a pas pour vocation de sauver un enfant mais bien de construire une famille.
Les deux processus se distinguent : là où l'intervention humanitaire a une logique légitime d'intervention rapide, la construction filiative demande du temps. On ne devient pas le fils ou la fille d'un sauveur d'enfant. Un enfant a besoin de parent, pas de héros. La dette de l'enfant à ses parents est une dette de vie, jamais une dette de survie. La possession d'enfant ne doit pas prendre le pas sur la construction familiale car si tel était le cas, la haine viendra en lieu et place de l'amour. S'en suivra des faits divers dans lesquels des parents adoptifs abandonneront à nos services de l'aide sociale à l'enfance, leur enfant. Sujet tabou des tabous, trop loin du conte de Noël raconté d'une seule voix en ce 24 décembre.
Les débordements politiques médiatiques qui tiennent à valoriser la main tendue du gouvernement français, les images de parents-sauveurs, les commentaires qui exposent le geste généreux parental doivent être condamnés. Pendant que nous imaginons être des sauveteurs d'enfants, le monde nous regarde. Les plus graves conséquences seront subies par les enfants et leurs familles et les années à venir révéleront des échecs d'adoption fabriqués de toutes pièces. La double "livraison" des enfants d'Haïti va laisser de lourdes traces dans l'histoire de l'adoption internationale en France.
SOURCE
Le monde.fr, le 4 janvier 2011
ÉCUEUILS DE HUMANITAIRE À HAITI
Haïti 11 janvier 2010: le syndrome Kosovo
Par Nago Humbert, Président de Médecins du Monde Suisse, Suisse/Québec, Canada
Extrait de : Le temps, Suisse, mai 2002/ Québec, 2010
En ce 11 janvier 2010 la situation sociale et sanitaire du pays est très préoccupante : le taux de mortalité materno infantile est l’un des plus élevés au monde, un quart des enfants présente une insuffisance pondérale à la naissance, l’espérance de vie est de moins 60 ans, le système de santé est totalement défaillant ( 60% de la population n’a pas accès aux soins de santé primaire), la moitié des enfants fréquente l’école primaire et 18 % le secondaire, la situation écologique due à une déforestation incessante est catastrophique, sur le plan social et économique le taux de chômage atteint 80 %, 60 % de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté avec 1.25 dollar par jour, sans parler d’une fonction publique sous payée ( quand elle l’est) et par conséquent inefficace, une insécurité endémique et finalement, un gouvernement qui a perdu la confiance du peuple désespéré par tant de promesses non tenues.
Pour résumer brutalement la situation en ce 11 janvier 2010 en Haïti : les riches deviennent de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres si c’est possible d’être plus pauvre qu’un haïtien pauvre. Car ceux qui ont les moyens de pouvoir changer quelque chose à ce tsunami permanent, selon les paroles du ministre des Affaires étrangères du Brésil en 2004, n’ont aucun intérêt à ce que la situation change. En effet, ils vivent dans des maisons cossues sur les hauts de Port au Prince, possèdent des génératrices qui les protègent des pannes fréquentes d’électricité, roulent en 4X4 sur des routes non carrossables, vont se faire soigner dans des cliniques en Floride, envoient leurs enfants dans des collèges privés aux États-Unis et, en plus, ils ne paient pas d’impôt.
Quant à ceux qui ont eu la chance d’acquérir un niveau d’éducation supérieur, les médecins (où sont la centaine de médecins qui sortent des facultés de médecine chaque année?), les enseignants, les ingénieurs, ceux qui désirent rester pour servir leur peuple sont des héros, les autres ne rêvent que de partir gagner leur vie en Amérique du Nord. Mais qui sommes-nous pour les blâmer ou juger leur choix de vie, alors que nous sommes des privilégiés parmi les plus privilégiés.
Des centaines d’ONG
En ce 11 janvier 2010 des centaines d’ONG se substituent à l’État défaillant, 90 % des soins de santé est prodigué par des organisations non gouvernementales ou des institutions privées et ce n’est pas plus brillant dans le domaine de l’éducation où cette absence d’État fait le " bonheur " entre autres des églises évangéliques américaines.
Le lendemain de ce 11 janvier, un violent séisme frappe la capitale et ses environs faisant 250.000 morts, environ 300 000 blessés et plus de 1 million de sans-abri.
En ce 11 janvier Médecins du Monde Suisse, seule ONG médicale présente depuis 12 ans dans la région goâvienne, continue son travail d’appui aux dispensaires ruraux du Ministère de la Santé et des populations dans le domaine de la santé primaire, de la santé materno-infantile et de la malnutrition infantile.
Le lendemain nous ne serons plus seuls, une déferlante d’ONG plus ou moins professionnelles va occuper le terrain sans coordination digne de ce nom. Le chaos qui va suivre ne sera que le reflet de l’absence d’État du 11 janvier 2010. Et comme le dit le représentant de l’OEA Ricardo Seitenfus, limogé le lendemain, dans un entretien avec Arnaud Robert (Le Temps 21.12.2010): "Haïti s’est transformé en lieu de passage forcé pour les ONG transnationales. Et Haïti ne convient pas aux amateurs. Il existe une relation maléfique ou perverse entre la force des ONG et la faiblesse de l’État haïtien. Certaines ONG n’existent qu’à cause du malheur haïtien ".
L'effet compassionnel
C’est ce que je nomme le "syndrome Kosovo": l’événement catastrophe relayé par les médias, crée l’effet compassionnel qui crée le besoin humanitaire qui provoque l’effet générosité qui produit des fonds à disposition qui finalement créent des ONG qui disparaîtront dès que la source sera tarie et que les projecteurs seront éteints. Nombres d’entre elles et pas des moindres ont fait les frais du syndrome Kosovo à la fin des années 90.
En ce 11 janvier 2010 nous nous posons la question que nous nous posons chaque début d’année en Haïti depuis 12 ans : comment continuer notre appui aux maigres structures étatiques en prévoyant un retrait planifié pour ne pas continuer cet humanitaire de substitution et passer d’un humanitaire palliatif à un humanitaire curatif. C'est-à-dire sortir de ce paradigme infernal : si on part on abandonne une partie de la population de la région goâvienne et si on reste on devient l’oreiller de paresse du gouvernement qui ne fera pas les efforts nécessaires pour nous remplacer.
Le lendemain le séisme frappait, puis des mois plus tard le choléra, ce qui au lieu d’entrevoir une perspective de sortie a au contraire amplifié notre présence donnant l’impression que les ONG prenaient le pouvoir en Haïti. Mais quel pouvoir ? Celui de soigner à la place de l’État.
Alors un an après le 12 janvier, et comme si le 11 janvier n’avait pas existé, les critiques contre l’ONU et les ONG fusent dans les médias de la part des Haïtiens, ainsi que de voyageurs de passage comme le syndic de Nyon qui a surtout vu des humanitaires attablés dans des bistrots de Pétionville, leur 4X4 stationné devant la porte.
Et surtout, on oublie les promesses non tenues des bailleurs internationaux et des États lors de la conférence de New York. Sur les de 10 milliards de dollars pour " reconstruire en mieux " selon l’expression de Bill Clinton, seuls quelques centaines de millions ont été décaissés.
Oui c’est un scandale.
Oui, c’est un scandale que des centaines de millions de personnes soient encore sans abri, un an après le séisme, oui c’est un scandale que plus de 90% des soins de santé soit dépendants des ONG ou d’institutions privées. Sans nier les errements de certaines ONG ou certains comportements d’acteurs humanitaires, on fait encore une fois la même erreur que pour d’autres situations de crise, Gaza par exemple, on les traite comme un problème humanitaire alors que le problème est d’abord politique.
Car si le problème de la non-gouvernance et de sa principale conséquence, l’absence d’interlocuteurs étatiques ne sont pas réglés, que les promesses faites en matière de reconstruction ne sont pas tenues, qu’une nouvelle catastrophe naturelle advienne, alors malheureusement pour l’avenir de ce pays, les ONG comme Médecins du Monde devront continuer de lutter pour favoriser un accès aux soins de santé aux populations les plus défavorisées.
Et finalement, constater avec Jean-Christophe Rufin (Le Monde 21.12. 2010) que " l'humanitaire n'est pas efficace sur le fond des problèmes. Peu importe que ce ne soit ni sa vocation ni son mandat : les espoirs qu'il a suscités ont généré des attentes auxquelles il est incapable de répondre ".
ACTION HUMANITAIRE EN OUGANDA
FONDATION CANADIENNE LUCILLE TEASDALE ET PIERO CORTI
I had an hospital in Africa
Par Jean-Francois Chicoine
Lemonde est ailleurs, Qc, Canada
10 février 2009
Afrique, frique, frique, écho d’arbres secs et de buffles écumants, que ne résonnes tu pas dans une autre tête que la mienne, terre avide, terre confuse, où se sont construits des millénaires pour l’homme?
J’avais 18 ans, je m’apprêtais à « faire médecine », comme disait Lucille, et j’éprouvais le besoin d’écrire « des mots qui sonnent » tant mes premières expériences africaines en salle d’opération à assister Lucille Teasdale m’enseignaient un tas de choses douloureuses sur les grandeurs et les limites de l’activité humaine au service de la survie.
Photo LMEA Lucille, Jean-Francois, Piero, Montréal, Qc. 1993
Lucille, alors inconnue de la majorité des Québécois, deviendrait, à la suite de son amitié pour mes parents, mon amie à moi aussi. Des années plus tard, avec elle, maintenant bien malade, avec aussi son mari Piero Corti, ses sœurs Lise et Monique Teasdale, et aux cotés du Dr Gloria Jéliu, on mettrait sur pied l’antenne canadienne de la Fondation destinée à assurer la pérennité de l’œuvre, l’hôpital Ste Mary’s de Lachor, Gulu, Ouganda.
Avec le temps, Lucille aurait droit à son timbre, son parc, son centre d’accueil, son école et sa petite place au temple de la renommée. Elle n’en demandait pas tant : elle voulait juste un peu d’argent pour son hôpital africain.
Ste, Mary's hospital, Gulu, Ouganda 17 mars 1996
"Cher Jean-François…Début février, les rebelles sont revenus du Soudan et ne font que perpétrer des choses horribles, pires que tous les terroristes du monde. Ils massacrent les civils gratuitement (leurs co-tribu Men), brûlent les cabanes, souvent avec hommes et femmes à l’intérieur, volent le bétail et la nourriture, violent et kidnappent les jeunes de 10 à 15 ans pour les vendre en esclavage aux Arabes du Soudan ou en faire des guérilleros peu et mal protégés. Devant eux, nos militaires s’enfuient, terrorisés, et sans offrir la moindre résistance, ce qui explique qu’une armée de 10,000 soldats dans le nord de l’Uganda ne réussit pas à éliminer quelques milliers de rebelles. C’est vraiment monstrueux.
Mais le plus horrible, c’est que les rebelles ont semé des personnal land mines sur les sentiers… et que presque chaque jour on doit recevoir quelques victimes avec des lésions atroces qu’il faut presque toujours amputer. La semaine dernière, un enfant de 9 ans a perdu les jambes et un bras.
Pratiquement tous les médecins ont décidé de partir. Reste quatre internes et 4 médecins ougandais dont deux seulement font médecine. Piero et moi avons continué d’agir. (…)"
La pérennité de l'’hôpital Ste Mary’s de Lachor
C’est Dominique Corti, la fille unique de Piero et Lucille qui assure dorénavant, déterminée, et avec une nouvelle modernité, la pérennité de ce centre de soins, d’enseignement, notamment une école d’infirmière, et de prévention de haut niveau.
Un incontournable Africain. Vous pouvez me croire.
SOURCES
Lucille Teasdale, chirurgienne pédiatrique canadienne, 1929-1996
LMEA/Correspondance personnelle de Jean-François Chicoine
Hôpital Ste Mary’s de Lachor, Gulu, Ouganda / Site WEB: www.lacorhospital.org/

Photo LMEA Pierrette Chicoine & Lucille Teasdale, Gulu, Ouganda, 1977
POUR COMMUNIQUER AVEC LA FONDATION CANADIENNE LUCILLE TEASDALE ET PIERO CORTI
Fondation canadienne Lucille Teasdale et Piero Corti
8880, Boul. Lacordaire, St. Léonard – Québec - H1R 2B3 (CA)
Courriel : info@drlucille.org

Photo LMEA Porte-sarraud Lucille & Piero, Gulu, Ouganda, 1977
HUMANITAIRE & HUMANISME
Y a-t-il encore de la place pour l’humanisme en médecine?
Par Zoé Brabant, infirmière humanitaire
Avec Le monde est ailleurs, Montréal, Québec, Canada
Extrait de services vie.com / Trancontinental
29 octobre 2007
Infirmière, Zoé Brabant a effectué de longs séjours humanitaires en Iran, au Sri Lanka, au Zimbabwe, en Haïti, au Nicaragua et en Afghanistan. Elle a raconté les huit mois qu’elle a passés dans ce dernier pays dans « Les carnets de Zoé », paru aux Éditions Saint-Martin. Elle travaille régulièrement au Nunavik, auprès des populations Inuit. Elle nous livre ses impressions sur la médecine d’ici, après son expérience de la médecine de « là-bas »…
« Est-ce que votre travail à l’étranger a changé votre regard sur la santé d’ici ? » Question posée par bien des journalistes à l’humanitaire en moi, fraîchement débarquée d’Afghanistan, des côtes de l’Océan Indien ravagées par le tsunami ou de l’Afrique profonde.
Après toutes ces expériences, comment mon regard pourrait-il être demeuré le même ?
D’un monde où la petite clinique du village est souvent le dernier recours, où les médicaments de base font cruellement défaut, où le mot nosocomial est absent du vocabulaire tant les infections et le manque d’hygiène sont omniprésents. Où ma peau blanche me donne des allures de magicienne, où le simple fait d’être venue de si loin pour aider semble un baume au cœur des gens, où on baisse bien trop souvent les bras devant une maladie pourtant facilement soignable…
… à un monde où les progrès de la médecine permettent d’étirer la vie, où l’escalade de la technologie n’a pas de limites, où l’on attend tout, y compris l’impossible, d’une médecine qui s’essouffle. Où les coûts faramineux des soins de santé grimpent d’année en année, où la critique est sur toutes les lèvres et la fatigue plein les bras.
Tout cela conditionne le regard, bien évidemment.
La super-médecine… est fatiguée!
Après plus de deux années d’absence, partie dans le Grand Nord et à l’étranger, j’ai enfin remis les pieds dans un hôpital de Montréal. Me revoilà infirmière de département. Tournées matinales, tonnes de médicaments aux noms prometteurs, je me suis retrouvé au cœur d’un grand ballet de médecins spécialistes, physiothérapeutes, et autres istes et eutes où je devenais courroie de transmission entre un malade et un système de santé tentaculaire…
Est-ce la coupure dans le temps qui m’a permis de prendre du recul sur ce qui se passe chez moi, ou le contraste entre la médecine d’ici et celle d’ailleurs qui change mon regard ? Je ne saurais dire. Reste que je vois les choses autrement aujourd’hui.
Mes collègues me semblent fatiguées. Les relations sont tendues dans l’équipe. Il manque encore une infirmière pour le quart du soir. Impossible de trouver une chambre simple à Monsieur X, qui approche pourtant du Grand Départ. Et moi qui peine à trouver ce moment essentiel pour parler à sa famille.
Et si nous étions en train d’omettre le principal, tant nous sommes occupées à courir ?
Oui, travailler là où il manque de tout, réellement, m’a fait retourner vers l’essentiel. Et il est là, l’essentiel : dans ce contact humain. Or je suis confrontée ici à une médecine qui se sophistique au détriment du temps passé avec l’Autre. Qui prône l’usage de technologies nouvelles ultracoûteuses, mais sabre le côté humain des soins. Et si c’était plutôt l’écoute, le contact particulier, le mot approprié qui dans certains cas soignaient bien mieux ces malades ?
S’il arrivait que mon grand-père ait besoin de soins de pointe pour le traitement d’une pathologie rare, ou qu’un test diagnostique coûteux soit requis pour éliminer une maladie héréditaire chez ma sœur, je voudrais certainement le meilleur pour ceux que j’aime. Rien de plus normal, de plus humain. Mais en tant que société, est-ce là le meilleur choix que l’on puisse faire ? Pourquoi une machine à résonance magnétique de plus, alors que si peu est consacré à la prévention ? Ne pourrions-nous pas nous offrir les deux?
Et si des considérations politiques, logistiques ou financières brouillaient notre sens des priorités ?
Que dire aussi du développement parallèle, parfois même paradoxal, des technologies utiles au maintien de la vie d’un côté, et des soins palliatifs de l’autre ? La disponibilité d’une ingénierie de pointe, la peur de poursuites judiciaires, le désir bien normal de vouloir garantir les meilleurs soins à chaque individu poussent parfois notre médecine à s’acharner contre la mort. Acharnement thérapeutique en fin de vie. Or au même moment le tabou de la mort s’atténue et une conscience humaine incite l’avancée d’une médecine palliative, qui toutefois réalise son œuvre trop souvent dans l’ombre. Et si à tant vouloir empêcher les gens de mourir, on négligeait parfois l’importance de leur accorder un départ serein ?
Notre médecine accomplit pourtant de grandes choses. On lui doit une longue espérance de vie. Les médicaments sont à même de soigner bon nombre de pathologies infectieuses. Des maladies autrefois considérées incurables ou létales sont maintenant bien mieux contrôlées, ou même traitées. Il ne faut pas lever le nez sur ce qui est positif dans cette médecine évoluant à la vitesse grand V. Seulement prendre un peu de recul, peut-être s’arrêter un moment pour regarder ce que nous sommes en train de faire.
L’apport humain
Une médecine qui se déshumanise. N’ayons pas peur des mots. Elle gagne en molécules pharmacologiques complexes, en stainless steel, en rayon X, en champs magnétiques, mais elle perd en contact de la peau, en chaleur humaine, en paroles, en regards aimants.
Cependant, il ne faudrait pas passer sous silence les gens extraordinaires qui œuvrent dans ce grand manège. Gens de cœur qui savent défendre les intérêts de leurs patients, qui se défoncent corps et âme pour apporter quelque réconfort à ceux qui en ont besoin. Oui, les soignants ici et au loin, dans leur grande majorité, perpétuent encore et toujours de petits miracles dans un système qui leur en donne de moins en moins le loisir. Et continuent de croire non seulement en la science, mais en l’art de soigner.
« Vous qui coordonnez des équipes médicales parties aider les populations victimes de catastrophes naturelles, quel est votre premier mot pour eux à leur arrivée ? », demandent encore les journalistes.
Ma réponse : Vous qui êtes venue sauver des vies, empêcher l’intolérable, protéger la veuve et l’orphelin, sachez que souvent, là ne sera pas votre rôle. Vous êtes avant tout ici pour soigner ces petits maux de tous les jours, pour montrer aux gens de ce pays que la planète se sent concernée par ce qui leur arrive, pour toucher, écouter et consoler. Pour remplir le côté humain de votre fonction de soignant. Pour être là.
ÉCUEUILS DE HUMANITAIRE
Le petit monde de l’humanitaire
Par Nago Humbert, président de Médecins du Monde-Suisse
Extrait de : Le temps/ Abandon, Adoption, Autres mondes
Suisse, mai 2002/ Québec, 2004
Depuis quelque temps, le petit monde de l'humanitaire est secoué par des scandales qui ternissent son image : la découverte de pratiques pédophiles et d'abus sexuels sur le terrain des missions de certaines ONG et d'agences des Nations Unies, la mise en examen de responsables des Restos du Cœur et de l'association Raoul Follereau en France pour malversations, les critiques de la présidente démissionnaire de l'Action contre la Faim qui dénonce la bureaucratisation des ONG et l'oubli des objectifs fondateurs de l'action humanitaire ou encore le coup de gueule dans un article du journal Le Monde du ministre des affaires étrangères belge qui fustigeait l'arrogance et l'impunité à la critique des humanitaires.
Cela tendrait simplement à confirmer ce que disait l'un de mes professeurs : Ce n'est pas parce que la cause est honorable et généreuse que ceux qui sont censés la servir le sont. Mais ces événements qui assombrissent l'éclat souvent quelque peu fabriqué ²des humanitaires devraient nous permettre des remises en questions sur notre rôle dans la société, notre gestion et surtout sur notre capacité à évaluer nos actions sur le terrain. Malheureusement, on a un peu tendance, dans les sphères dirigeantes des organisations caritatives, à manquer d'humilité en réagissant comme des vierges effarouchées et en évacuant les critiques et les problèmes en pensant que cela se passe uniquement chez le voisin.
Pédophilie et abus sexuel
Prenons le scandale de la pédophilie et des abus sexuels. Aucune organisation fut-elle humanitaire, au même titre que d'autres institutions, comme l'Église, les scouts ou l'école pour n'en citer que quelques-unes, n'est à l'abri de découvrir un jour que l'un de ses membres a abusé de sa confiance en utilisant sa fonction pour assouvir ses penchants pervers. Ce qui est très grave dans le cas qui nous occupe, c'est non seulement l'utilisation d'une position de domination et de dépendance :Je te donne du pain si tu couches avec moi², mais surtout quand ces pratiques sont érigées en système comme il semble que ce fut le cas dans le scandale du HCR en Afrique.
L'horreur que ces actes provoquent en nous est amplifiée par le fait qu'ils rendent les femmes et les enfants que nous sommes censés soigner et protéger doublement victimes : une première fois victimes de leur histoire personnelle (guerre, catastrophes naturelles) qui les a amenés à se trouver dans un camp de réfugiés, une deuxième fois victimes de travailleurs humanitaires qui ajoutent des blessures à leurs souffrances. Ils ont trahi leur confiance et bafoué notre idéal. Pour autant, les grandes organisations, notamment onusiennes, ont-elles saisi la gravité de la situation? Je crains encore une fois que les dirigeants soient tentés de banaliser ²cet incident isolé pour ne pas nuire à ²l'excellent travail accompli², et surtout pour ne pas effrayer les donateurs et autres bailleurs de fonds.
Argent
L'argent, voilà l'objet de toutes les contorsions, petites trahisons et autres soumissions et démissions des humanitaires. Je ne parle pas ici des volontaires sur le terrain des ONG qui consacrent une partie de leur existence à essayer de soulager grâce à leur expertise, leur courage et leur cœur une part infime de la souffrance humaine. Non, je fais allusion à une certaine idéologie dominante qui règne dans nos organisations et qui, avec un certain cynisme, s'adapte aux exigences du ²marché humanitaire : d'un côté l'image des braves volontaires sur le terrain et de l'autre les tenants du marketing humanitaire qui sont en train de prendre le pouvoir sur les premiers et qui finiront par diriger nos organisations. Cela a déjà commencé lorsqu'on accepte de choisir le lieu de nos missions en fonction des bailleurs publics potentiels. L'Afghanistan, la Palestine ou le Kosovo en sont les exemples les plus récents. On arrive alors à cette aberration qui est en contradiction fondamentale avec notre philosophie et notre indépendance tant revendiquée : ce sont les bailleurs qui choisissent les victimes.
Voir ou être vu?
Dans le monde humanitaire, comme dans le monde du spectacle, il y a des lieux où il faut être vu pour avoir les meilleures retombées médiatiques et par conséquent de meilleures chances de financements institutionnels, en général gouvernementaux.
Ce n'est pas grave si on a ni projet, ni connaissance du terrain ou de la situation politique et sanitaire; le financement est quasi assuré. Pour résumer simplement : actuellement il vaut mieux être à Kaboul qu'à Dufour. Vous ne connaissez pas Dufour?
C'est un village en Haïti qui se situe à 7 heures de marche de la première route carrossable où nous avons construit un dispensaire et formé des auxiliaires de santé depuis plus de trois ans qui offrent à plus de 9000 personnes des soins de santé primaire. Cette année nous avons planifié une campagne de vaccination pour cette population des plus vulnérables. Eh bien, nous avons les plus grandes difficultés à trouver un financement auprès des bailleurs publics. Présent il y a quelques mois à Dufour, alors que les paysans du comité de santé me demandaient ce qu'il fallait faire pour que le monde riche ne les oublie pas, j'ai fait cette réponse teintée d'humour noir : Trouvez un moyen de vous faire bombarder par les Américains! .
Attention de ne pas vous méprendre sur mes propos, je ne dis pas qu'il ne faut pas aider les Afghans, cela fait des années que Médecins du Monde France dénonce la situation sanitaire et nutritionnelle catastrophique de ce pays ravagé par plus de 20 ans de guerre. Je dis simplement que les organisations non gouvernementales sont en train de perdre leur âme en se soumettant aux dictats politico-médiatiques au nom de la réalité économique.
D'autant plus qu'on assiste à une globalisation de l'aide humanitaire. En effet, de plus en plus de bailleurs publics, comme la Confédération suisse, à travers la Direction du Développement et de la Coopération (DDC) ou la Communauté Européenne, développent une politique de soutien aux grandes organisations et ne sont plus intéressés à financer des projets moins ambitieux gérés par de petites ONG. Pour preuve, notre projet à Bucarest, où une équipe médico-psychosociale tente depuis trois ans de soulager, dans des conditions très difficiles, les souffrances d'une communauté de 1200 tsiganes, exclus parmi les exclus. Le représentant de la confédération à Bucarest a trouvé ce projet très intéressant et le travail remarquable, mais a décidé de ne pas entrer en matière, entre autres raisons parce qu'il le trouve trop modeste.
Il y a quelques mois un haut fonctionnaire fédéral de la DDC nous a même prédit notre disparition et nous a conseillé avec courtoisie de nous fondre dans Médecins sans Frontières. Car selon lui, seules les grosses organisations subsisteront. Étrange discours qui nous renvoie à une autre logique néolibérale à la mode et dont on connaît les retombées bienfaisantes pour les pays du sud : la mondialisation.
Ravages
Les conséquences de ce type de discours ont déjà commencé à faire des ravages parmi nous : il faut être politiquement correct et se grouper en consortium de l'humanitaire pour plaire aux bailleurs publics tels que la Communauté Européenne, la Banque Mondiale ou nos gouvernements, quitte à renier nos engagements et les valeurs éthiques fondatrices qui ont inspiré les pionniers comme Bernard Kouchner pour créer Médecins du Monde ou, avant nous, Médecins sans Frontières : soigner les populations les plus vulnérables, témoigner des violations des droits à l'accès aux soins de santé sans oublier l'indépendance politique et le droit d'ingérence humanitaire. Car comme le dit notre charte, la non-ingérence s'arrête à l'endroit précis où naît le risque de non-assistance.
On le vit actuellement de façon explicite dans le conflit israélo-palestinien quand parmi nous, certains refusent pour des raisons de politique intérieure, de témoigner sur les violations du droit humanitaire ou pondent des communiqués que le département des affaires étrangères suisse ne renierait pas et que même le CICR trouverait peu audacieux et trop neutraliste.
Demeure alors la seule question que nous avons à nous poser : À quoi servons-nous? Avons-nous encore une place originale dans ce petit monde de l'humanitaire ou sommes-nous devenus comme ceux que nous critiquons pour la lourdeur de leur appareil, leurs gros salaires et leurs plans de carrière, leur manque de courage politique, leur absence d'intérêt et d'empathie pour les victimes?
Alors, le fonctionnaire de la DDC aurait raison et par conséquent nous devrions disparaître et créer une grande et unique multinationale de l'humanitaire qui s'occuperait de la santé, des réfugiés, des problèmes de nutrition, d'éducation, etc. Le problème c'est qu'elle existe déjà, elle se nomme l'ONU et on connaît son indépendance politique et son efficacité bureaucratique.
SOURCE
Humbert, N. Le petit monde de l’humanitaire, Le temps, Suisse, 2002, paru sur Abandon, adoption, autres mondes à www.meanomadis, Le monde est ailleurs, Québec, 2004
